Laurent Trémel, sociologue étudie les modes de socialisation de la jeunesse au travers des loisirs et notamment des jeux vidéo. Il dévoile ici sa vision de sociologue ainsi que celle du citoyen éclairé levant impudiquement le voile sur toutes les contradictions de notre société et les illusions qu'elle engendre.
- Dans tous tes travaux, tu te fondes sur le concept de "société critique". Peux-tu nous en dire plus ?
Répondant à ce questionnaire durant une période estivale (et donc de congés), le sociologue au repos s'octroiera une certaine liberté de ton dans les réponses à tes questions ! Le concept de "société critique" est issu des travaux de Luc Boltanski. Il permet de comprendre comment les dimensions "critiques", de contestation sociale, développées dans les années 1960 et 1970, ont pu être diffusées dans la société. Au niveau des "acteurs" (vous et moi), qui ont ainsi pu relayer certaines argumentations, mais aussi au niveau des "dominants", qui savent désormais comment se prémunir ou "déconstruire" les critiques dont ils peuvent faire l'objet. Le monde du multimédia et des jeux vidéo constituent d'excellents "révélateurs" de cette théorie. Je pense notamment aux prises de position de toutes sortes d'intervenants, au bout du compte assez proches des producteurs, des "industriels du loisir", qui, sous couvert de science, ou de "journalisme", échafaudent des théories visant en fait à promouvoir ce secteur, ou à défendre des intérêts sectoriels au sein du marché (dénigrer les jeux "américains" pour promouvoir les jeux "français" par exemple). Les artefacts qu'ils produisent sont intéressants à étudier, car pour "faire sérieux", ils "importent", avec un bonheur inégal, des éléments provenant de la psychologie, ou de la sociologie.
Parfois, ils ont même des prétentions "critiques". J'aborde cette question dans les "Faiseurs de mondes", mais, depuis, il faudrait actualiser quelque peu cette perspective en prenant en compte d'autres productions, d'auteurs se présentant en général comme jeunes, sympathiques, joueurs, …On comprend aisément l'effet escompté sur le "public cible" : "ces gens sont comme nous (comme vous aurais-je plutôt tendance à dire ici, chacun sait que je ne suis guère sympathique !), ils savent de quoi ils parlent…".
- Alors que l'on assiste à une démocratisation de l'enseignement symbolisé par l'objectif (aujourd'hui abandonné) de "80 % d'une génération au niveau bac" et tandis que les jeunes sont initiés par leur professeur dès leur plus jeune âge au monde des médias et aux nouvelles technologies, tu en viens à la conclusion qu'ils ne parviennent pas à décoder correctement le sens des produits qu'ils utilisent. Où se situe la faille ?
Attention, pas tous ! Cela dépend de l'âge, du milieu social d'origine, de la filière scolaire suivie… J'ai effectivement pu constater à l'issue de travaux empiriques menés dans des classes fréquentées par des publics "défavorisés" que ces élèves étaient incapables de prendre véritablement de la distance par rapport aux produits culturels (films, TV, jeux vidéo, …) qu'ils consomment, parce qu'ils n'ont pas les outils pour le faire. Leurs familles n'ont pas été en mesure de les leur fournir (puisque leurs parents n'ont pas pu faire d'études longues) et l'école, dans les faits, ne fait pas grand chose pour y remédier. L'objectif des 80% a été une gigantesque hypocrisie, on a créé un ensemble artificiel masquant les différences (en Université, le taux d'échec des bacs professionnels ou techniques est quatre fois supérieur à celui des bacs généraux). Inversement, j'ai pu rencontrer des jeunes, en général "bien nés", fréquentant des "bonnes filières" qui pouvaient décoder les films qu'ils vont voir, critiquer le contenu de certains jeux vidéo, étaient polis vis à vis de moi, etc. En même temps, je ne pouvais m'empêcher de penser que j'étais face à ces jeunes qui manifestent contre Le Pen quand les médias les mobilisent, manifestent quelques mois plus tard contre la guerre en Irak, ou sortent de leurs classes avec leurs profs au printemps pour défiler contre les réformes du gouvernement qu'ils ont contribué à faire élire l'année dernière. Il n'y a là rien de vraiment déstabilisant pour l'ordre social, au contraire. Prenons par exemple l'histoire de l'intervention US en Irak. S'ils étaient cohérents avec eux-mêmes, les manifestants d'hier devraient aujourd'hui déterrer des pavés afin de protester contre la main-mise par des multinationales sur un pays souverain.
Idem à propos des récentes manifs. J'ai été surpris de voir des jeunes descendre dans la rue pour revendiquer, entre autres, la pérennisation des "emplois jeunes". Cette mesure, à juste titre critiquée en son temps par certains syndicats de "gauche", a entériné la déqualification de toute une génération (à Bac +4, en 2002, seuls 37000 des 150000 diplômés étaient embauchés comme cadres). En d'autres temps, sentant leur avenir menacé, les "jeunes" étaient descendus dans la rue (en 1994 par exemple, avec l'affaire du CIP), maintenant, on a l'impression qu'ils attendent qu'on leur dise. Peut-être que le fait de trop jouer aux jeux vidéo en anesthésie certains ? (il ne s'agit pas là d'une boutade, mais d'une vraie question !). J'ai aussi été amusé par toutes ces prises de position démagogiques à propos du bac. On a visiblement su ainsi, là encore, toucher l'imaginaire des gens, car, en peu de temps, il n'était plus question de "blocage" et ce diplôme (dont chacun sait qu'il ne correspond plus à rien) a repris symboliquement beaucoup de valeur… symbolique… En d'autres temps, on aurait dit que ces phénomènes étaient révélateurs de l'état d'aliénation de la population, mais comme plus personne ne le dit, à quoi bon le rappeler !
- De même, au cours de tes travaux, il apparaît clairement que la théorie en vogue d'une éducation informelle de la jeunesse transcendant les clivages sociaux est biaisée. Loin d'être un outil de pacification sociale, le monde du multimédia contribuerait-il à masquer sinon à accentuer la fracture sociale ?
Au sujet de "l'éducation informelle", j'ai presque dit tout ce que j'avais à dire (sans qu'on me le demande vraiment) dans un article consultable sur le site web Question d'image. Magazine d'éducation à l'image (http://www.crac.asso.fr)… Concernant la "fracture sociale", je ne pense pas que le monde du multimédia contribue à l'accentuer, c'est l'un des éléments qui permet de jeter dessus un voile, impudique. Pour employer une expression que j'affectionne particulièrement : le temps d'antenne consacré à ces phénomènes "à la mode" évite que l'on parle d'autre chose. Quand j'écrivais mon bouquin, je regardais France 5 (ou Arte) pour me distraire. Une fois, il y avait une émission qui faisait de la publicité pour une société française de création de jeux vidéo. On y voyait des employés (jeunes et sympathiques bien sûr) qui disaient tout le bien qu'ils pensaient de leur patron, que l'ambiance était "vraiment super" et ils indiquaient, en substance, regretter parfois que la loi sur les 35 heures ne les empêche de travailler plus, car ils participaient à une "grande aventure collective" (!!!).Dire qu'il a fallu une hausse moyenne du niveau d'études pour aboutir à la production d'individus aussi complaisants face au patronat… Les soixante-huitard qui ne sont pas aujourd'hui parvenus à des postes à responsabilité auraient de quoi se suicider… On m'a dit que les employés de cette société étaient moins joyeux quelques mois plus tard car ils ont été sèchement licenciés du fait de la faillite de la boîte… Ayant un jour acheté un jeu de cette société à un petit cousin qui a eu du mal à le revendre, vous comprendrez personnellement que je n'ai pas pleuré sur cette faillite. Mais d'autres l'on fait et cette anecdote symbolise à elle seule les illusions engendrées par le monde du multimédia. Et que dire de ces pauvres cadres qui, à force d'heures supplémentaires plus ou moins rémunérées, avaient investi en bourse sur le marché des nouvelles technologies parce que cela faisait "branché". Ils ont l'air ridicules maintenant, face au "simple bon sens" du prolétaire et de son livret A. De quoi vous gâcher la vie…
Tu vas par ailleurs dire que j'abuse des renvois, mais pour ta question sur l'idéologie, le mieux est que les internautes retournent naviguer sur Question d'image (*)… Et pour la question, plus précise, de l'idéologie dans les jeux vidéo, et de la "psychologisation" du débat consacré à ces thèmes, j'en parle beaucoup dans mon livre. Mieux vaut que le lecteur s'y reporte plutôt que je simplifie ici une question complexe. Note bien qu'en ce qui concerne les analyses sur les idéologies dans les jeux vidéo, on peut aussi se référer aux papiers diffusés sur www.planetjeux.net qui sont en général de grande qualité !
(*)"La critique d'ordre idéologique est-elle toujours "à la mode" ?", archives, septembre 2002.
- Concernant les jeux vidéo, une première critique formulée à l'égard de tes travaux se situe au niveau de l'appréciation de la qualité "pédagogique" des jeux vidéo, notamment à propos de Civilization. Dans une revue à laquelle tu as collaborée (" L'Emoi de l'Histoire", n°25-26), Frédéric Maguet, l'auteur de l'article "Jeu et connaissance : paradoxes et ambiguïté des jeux éducatifs" souligne que si "l'idéologie est omniprésente dans Civilization […], elle est constamment mise en relation avec la mise en œuvre de savoir faire (prise en compte du budget de fonctionnement des bâtiments, gestion du ravitaillement des villes…). Par exemple, si la Démocratie américaine est le régime qui permet d'avancer le plus rapidement dans le jeu (ce qui t'a permis d'épingler le produit pour son américano-centrisme affiché), ce mode de pouvoir impose des contraintes dont la prise en compte de l'opinion publique, contraintes que ne "connaissent pas le despotisme ou le communisme". Pour cet auteur, l'aspect "pédagogique" de Civilization et d'autres de jeux de gestion dépasse les questions d'ordre idéologique et recouvre un spectre beaucoup plus large (p.77-78). Qu'en penses-tu ?
Cette question m'oblige à reprendre la casquette du sociologue alors que celle du citoyen désabusé m'allait très bien ! L'hypothèse développée par Maguet est à prendre en considération. Il y a actuellement un débat de même nature à propos de la scénarisation des Orcs dans "Le seigneur des anneaux" (le livre) : s'agit-il là de "monstres fonctionnels" ou d'une figure raciste ? Il faut bien comprendre que les scientifiques ne prétendent pas détenir la vérité, ils travaillent à partir de certains modèles, qui les amènent à certaines hypothèses, certaines interprétations, certaines conclusions. Il faut aussi prendre en considération le fait que nos analyses sont "datées", et susceptibles d'évoluer en fonction de l'évolution du social (par exemple, la description que je fais dans mon livre du milieu des "rôlistes" date du milieu des années 1990, elle n'est plus d'actualité. Ce qui en est actuellement, je n'en sais rien…). Toutes ces bonnes paroles pour te dire que je pense que Maguet se trompe et qu'il me semble que mes analyses sur ce point étaient fondées : l'évolution des versions suivantes de Civilization, de même que ses "produits dérivés" (Empire Earth, Rise of Nations, etc.) attestent d'une modification du contenu idéologique et de l'abandon des côtés "américano-centrés" les plus visibles. A tel point que dans Rise of Nations, on ne peut plus jouer d'Américains et que certains "gamers" de là bas interviennent sur des sites Internet en s'en plaignant et en ironisant sur le fait que l'on puisse jouer ces "lâches de Français"… Si Maguet avait raison, ce paramètre n'aurait pas été pris en compte et seuls le "gameplay", les possibilité techniques du jeu, auraient été modifiés de version en version… Par ailleurs, bien que travaillant depuis une petite dizaine d'années à l'INRP, je serais infoutu de te dire ce qu'est un "jeu pédagogique" : le même produit peut être "reçu" de différentes façons par différents publics, et donc présenter des aspects "pédagogiques" variables, en fonction de l'âge, du sexe, du milieu social d'origine de la personne… J'avais écrit là dessus un petit article dans le Monde de l'éducation, il y a de cela quelques années (*).
(*) "Les "bons" jeux vidéo présentent-ils un aspect pédagogique ?" in Le Monde de l'Education, Octobre 2000.