Laurent Trémel : le retour d'une critique d'ordre idéologique

27/08/2004

- La seconde critique (anticipée dans ton ouvrage) qui pourrait être adressée à ton étude concerne la réappropriation par les acteurs du contenu contestable des jeux vidéo que tu semble vouloir négliger. Pourtant, les jeux deviennent toujours plus interactifs (et donc plus "réappropriables") et leur code de programmation s'avère aujourd'hui plus ouvert, engendrant la multiplication de mods, trainers en direction d'une "personnalisation" du jeu. Es-tu pessimiste quant au développement prochain d'une possible contre-culture, défendue aujourd'hui par les hackers mais qui pourrait se généraliser ?

Oui, j'aime bien anticiper, d'ailleurs je songe à me reconvertir dans la science-fiction… Je dois aussi avouer que j'en ai marre de cette sociologie "compréhensive" qui conduit souvent à présenter des vessies pour des lanternes. Quand un type que j'interroge me dit qu'il "lutte contre les stratégies marchandes des éditeurs" en piratant des CD-Rom qu'il revend lui-même en faisant des bénéfices, j'ai tendance à penser que ce positionnement est paradoxal. Quand un jeune très poli avec moi m'explique qu'il a réussi à revendre sa console à un "bon prix" à un élève de sa classe qu'il me présente comme stupide (car "mauvais élève", "enfant de pauvres", etc.), je n'ai guère l'impression d'avoir à faire à un révolutionnaire…Ceci-dit, je t'avoue que je ne suis pas psychanalyste et que des choses, des "non-dits", ont pu m'échapper… D'un point de vue sociologique, une des questions est, à mon sens, de savoir ce que deviendront demain les jeunes d'aujourd'hui qui "gravent", "détournent", s'identifient à des "rebelles", à des "hackers" (pour causer chébran). Dans le passé, les mouvements de "contre-culture" n'ont pas débouché sur grand chose (eu égard à leur volonté, souvent affichée, d'aboutir à des changements radicaux de société). On remarque cependant qu'ils ont pu constituer une excellente occasion pour des jeunes bourgeois qui auraient, sans doute, eu plus de mal à se "faire un nom" dans le monde professionnel traditionnel d'accéder à la notoriété.

- En ta qualité de sociologue, ta démarche vise certainement, au sens de Bourdieu, à dévoiler la "violence symbolique", c'est à dire dénoncer la tentative de légitimation de l'asservissement des dominés aux dominants notamment au travers des jeux vidéo (volonté de cantonner le joueur à des tâches d'exécutants, justification de l'impérialisme américain…). C'est en ce sens que tu souhaites "une nouvelle éducation à l'image". Tout d'abord, notamment à l'heure d'une montée de l'individualisme, de ton point de vue, l'individu est-il plus un agent ou un acteur, ou les deux à la fois ? Et comment pourrait se traduire concrètement cette "nouvelle éducation à l'image" ?

Oui, tu as raison, au bout du compte, je dois être "bourdieusien"… Quoique en y réfléchissant, je me reconnaisse assez mal dans le parcours intellectuel et social de Bourdieu : il a été très tôt légitimé par ses pairs de l'Université et ses premiers travaux affichaient une "rigueur scientifique" qu'il opposait volontiers alors au "sens commun", puis a flirté avec le pouvoir politique dans les années 1980 et a radicalisé son discours à la suite de cette expérience en estimant sans doute avoir été "abusé"… Pour finir par dénoncer sur les plateaux de télévision (en 1995 notamment) le fait que les médias dénaturaient sa pensée et qu'elle était exploitée à des fins marchandes. Personnellement, je n'ai pas cette prétention à la scientificité. J'essaye de respecter un certain nombre de "règles de la méthode" constituées en sociologie, mais inscris volontiers mes travaux dans le "débat social"… Et ce avant même d'être vraiment reconnu par mes pairs…De plus, même si je suis fonctionnaire du Ministère de l'Education nationale et docteur en Sociologie, je ne suis pas un "Universitaire", au sens strict du terme (je ne m'attarderai pas sur cet aspect des choses qui ne passionnerait sans doute pas les lecteurs). Alors, pour répondre à ta question, je n'ai pas l'impression de "dénoncer" ce que tu dis : d'autres l'ont fait il y a un quart de siècle. Mais simplement de rappeler que cela existe. De même, la "nouvelle éducation à l'image" que je proposerais volontiers dans un cadre scolaire est constituée sur des bases anciennes, élaborées par les travaux de sociologie critique et de sociologie du loisir des années 1960. Mais il est vrai que pour cela il est nécessaire de déconstruire le grand mythe de "l'homogénéisation de la jeunesse", construit à des fins idéologiques et politiques dans les années 1980 (voir le papier de Question d'image sur "l'éducation informelle") et de prendre en considération les différences que l'on tendait il y a peu à nier ("tous les jeunes sont beaux et gentils : génération du Touche pas à mon pote") et que l'on tend aujourd'hui à pénaliser ("les jeunes des "cités" sont méchants, il faut y mettre de l'ordre"). Je t'avoue qu'en pratique peu m'importe de savoir si on a là à faire à des "agents" ou à des "acteurs" !

J'aimerais aussi te reprendre sur un point et conclure là dessus : la "montée de l'individualisme" me semble la tarte à la crème que les médias servent au vulgus pecus (vous et moi). Soit en le "dénonçant", soit en le valorisant ("l'esprit" de "réussite personnelle" prôné par toutes ces ignobles émissions de TV réalité). Là encore, on évite de raisonner dans une perspective sociétale. Les "dominants" (elle est un peu démodée, mais j'aime décidément bien cette expression !) sont insérés dans des réseaux sociaux jouant sur la proximité sociale, intellectuelle parfois, au sein desquels il règne une certaine solidarité. Ces réseaux servent à leur membres à maintenir leurs positions dominantes, qu'ils transmettent ensuite à leurs enfants (avec un bonheur inégal, ils peuvent procréer des "rebelles"…). En général, ce sont ces réseaux qui vont favoriser la réussite "individuelle" de tel ou tel chef d'entreprise, tel ou tel homme politique. A une autre échelle, il existait aussi des réseaux de solidarité dans les milieux populaires (paysans, ouvriers, artisans), mais ce sont ces réseaux qui tendent aujourd'hui à être "atomisés", peut-être parce que les dominants se sont rendu compte qu'ils pouvaient constituer une forme de "contre pouvoir", en créant des solidarités basées sur autre chose que l'argent, et se transformer en cause politique (cf. histoire du mouvement ouvrier).

En ce sens - peut-être était-ce d'ailleurs l'une des intentions initiales ? - on peut noter que l'école, avec ce projet des 80%, a contribué à acculturer les enfants des milieux populaires. Aujourd'hui, pour un jeune, être ouvrier, paysan ou plombier "c'est la honte". Etre écrivain (si on a fait des études), joueur de foot, ou présentateur à la TV, c'est mieux. L'actualité m'amène à achever notre causerie en évoquant des "faits divers médiatiques" récents, qui illustrent bien à mon sens cette tendance. On a tous entendu parler ou vu l'emission Greg le millionnaire. Elle constitue en fait une remarquable synthèse de ce que je viens d'évoquer. L'image du prolétaire y est singée par un acteur dont la composition, risque, hélas, de convaincre certains jeunes malgré un manque de talent évident. Le mec est présenté comme étant "seul", "individualiste", beau, vulgaire, grossier, mufle, son machisme ferait passer Rambo pour une femmelette. Se soucie-t-il du "destin de classe" de ses semblables, de l'avenir du monde, point du tout… Mu par des instincts - scénarisés comme étant quasi-bestiaux - son seul souci est apparemment de trouver une compagne correspondant à ses goûts. Nullement ouvrier, ni même vraiment prolétaire (après avoir obtenu un bac littéraire, "Greg" entama puis abandonna des études universitaires, il fut ultérieurement condamné à 6 ans de prison pour avoir organisé un trafic de drogue), il apparaît probable que l'individu ait été "sélectionné" par TF1 car appartenant déjà à des "réseaux" proches du monde de l'audiovisuel (go-go dancer au Queen, une boîte parisienne très "branchée") et on peut douter que la production ignorait tout de son "passé", comme elle l'affirma pourtant (notons au passage qu'il ne fut jamais révélé dans l'émission le motif de la condamnation pénale du "Millionnaire") : alors qu'il fut demandé à toutes les "filles" un extrait de casier judiciaire, pourquoi cette règle ne s'appliqua-t-elle pas au mâle ? Par ailleurs, dans l'émission américaine ayant servi de modèle à Greg, "Joe le Millionnaire", les "révélations" sur le passé de l'intéressé (là encore nullement ouvrier, mais, entre autres, mannequin posant pour des photos érotiques) dopèrent l'audience, tout comme ce fut le cas pour TF1. On peut donc penser que l'on assista là davantage à une application mécanique d'une "recette" qu'à une pièce de théâtre d'improvisation. Mais poursuivons ce travail d'analyse.

Dans l'imaginaire des "jeunes", ces "révélations" rendent "Greg" plus proche des "héros" auxquels ils peuvent s'identifier (un "étudiant" ayant "mal tourné" mais apparemment repentant et cherchant dans une perspective quelque peu naïve "la femme de sa vie") et, là encore, on peut s'interroger sur le fait qu'il ne s'agisse vraiment que d'un hasard (l'ombre d'un psychologue ou un sociologue dévoyé travaillant pour la production plane…). Sur certains forums Internet de discussion, on pouvait même lire des propos de jeunes crétins affirmant que "c'était mieux pour la meuf" que "Greg soit un dealer"(sic) car "ils auraient plus de tunes que s'il était ouvrier" (sans vouloir faire de la morale, précisons tout de même que certains travaux effectués sur la question par des sociologues ou des rapports de travailleurs sociaux montrent que le quotidien d'une conjointe de truand n'est souvent pas très rose…). D'autres éléments, allant dans le sens de l'hypothèse de la manipulation du téléspectateur, peuvent être avancés : si Greg "flashe"ainsi apparemment sur le coupé qu'on lui offre à la fin de l'émission (oubliant sur le moment quelque peu sa promise : "Ouaah, c'est la voiture de mes rêves !!!"), que l'on revoie notre Millionnaire, de retour de voyage, au volant de sa voiture dans une scène censée se passer un mois plus tard (alors que Marika va être "présentée", comme il se doit, à la famille de l'homme : un couple de français moyens habitant une coquette villa avec piscine), Gregory Basso a déclaré dans un hebdomadaire TV avoir, en fait, préféré recevoir un chèque de 40000 euros plutôt que choisir l'automobile… Il y aurait aussi beaucoup à dire sur la "sélection" des candidates opérée par le bellâtre, ayant apparemment obéie à des bases sociales : les candidates issues des milieux les plus pauvres (qui étaient aussi sans doute les plus "vulgaires"…) auraient été écartées en priorité par le Millionnaire, d'après les plaintes de certaines… Certes, ces ficelles apparaissent un peu grosses quand on a les moyens de les repérer, mais je doute que certains publics de "jeunes" que j'ai eu l'occasion de côtoyer dans le cadre de mes travaux puissent le faire : d'où "problème" à mon sens…Certes, cette vision du social et des rapports humains est sordide, mais force est de constater qu'elle rencontre son public, tout comme les jeux vidéo ont les leurs… Je conclurai donc en m'interrogeant un peu sur l'avenir, quitte à être définitivement accusé de passer du "coq à l'âne".

En 1995, les experts prévoyaient un réchauffement de la planète de l'ordre de "1 à 3 degrés", en 2001, les mêmes avaient revu leurs prévisions, parlant de "3 à 6 degrés" et ajoutaient qu'il aurait des conséquences "catastrophiques". Nous allons progressivement mesurer les conséquences de cette catastrophe annoncée : parties du littoral inondées d'où les gens devront partir, changements climatiques aboutissant à une modification de la flore et de la faune qui nous entoure, accentuation de la "fracture sociale" entre ceux qui pourront s'adapter à ces bouleversements (se payer une climatisation, changer de maison, quitter son mobile-home de "relogement provisoire", vivre sous terre de façon confortable, etc.) et les autres (cf. l'hécatombe récente des "petits vieux", parfaitement prévisible, et dont l'esprit le moins cynique pourra penser qu'elle constitue une excellente opération comptable pour la Sécurité sociale).

Dès lors, la question est : comment nous "sensibiliser" à ces problèmes de "sélection"qui ne manqueront pas de se poser ? Et, alors que l'on peut penser que les "décideurs"(je ne parle pas vraiment là des hommes politiques "locaux", pouvant être élus par les citoyens et conserver une certaine naïveté, mais plutôt des individus aux commandes de l'économie mondiale) savent parfaitement de quoi il retourne, que les choses peuvent même être prévues quasiment "étape par étape", comment vont-ils procéder pour nous habituer à des comportements qui heurtent actuellement la morale humaniste traditionnelle ? Sans forcément y voir un lien mécanique, force est, malgré tout, de constater que les jeux vidéo, avec leurs lots de massacres et de déshumanisation des "victimes", ou encore ces émissions de "télé-réalité", scénarisées à partir de la thématique récurrente du "choix" et de "l'élimination" peuvent nous y préparer. Ces dernières digressions prolongent des pistes de réflexion communes abordées dans un livre collectif à paraître aux PUF fin 2003, dont je ne saurais que recommander la lecture (*). Merci encore à toi de m'avoir permis de m'exprimer ici en toute liberté.

(*) Santolaria N., Trémel L. (coords.), Le grand jeu. Débats autour de quelques avatars médiatiques autres avatars médiatiques, PUF, 2004.

Remerciements à Laurent Trémel

Laurent Trémel, Sociologue, titulaire d'une thèse de Doctorat de l'EHESS (1999), Laurent Trémel fut membre associé du Centre d'ethnologie française (1993-1995), période durant laquelle il débuta ses recherches sur les jeux de rôles. Il participe aujourd'hui aux activités du Groupe d'études sociologiques de l'INRP. Ses travaux s'intéressent aux modes de socialisation de la jeunesse au travers de pratiques culturelles caractéristiques de l'époque contemporaine (jeux de rôles sur table, jeux vidéo, cinéma).
Principales publications :
Jeux de rôles, jeux vidéo, multimédia : les faiseurs de mondes. Paris. PUF. 2001.
« Les "jeux vidéo" : un ensemble à déconstruire, des pratiques à analyser », Revue française de pédagogie, n°136, Juillet-Août-Septembre 2001.
« Heroic Fantasy in Role-playing Games : Worlds put to the test of Critical Appraisal » (trad. de James Fitzpatrick), in Bourlès C, Walsh P. (eds.), Yearbook of Simulation and Gaming, London : Kogan Page, SAGSET, 2001.
« Les faiseurs de mondes », Ethnologie française, Vol. XXVIII, 1998, 3, Septembre. « La pratique des jeux vidéo. Approche d'un loisir de masse médiatisé », (en collaboration avec Pierre Bruno) in Ethnologie française, Vol. XXV,1995,


Tony Fortin



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