PeaceMaker, le puzzle de la paix

24/03/2007

Se distinguant par une grande subtilité, ce jeu de résolution du conflit israélo-palestinien s’épargne toute velléité idéologique à la faveur d’une restitution implacable des faits.

Faire la paix est toujours plus difficile que de provoquer une guerre. Que ceux qui en doutent essaient PeaceMaker, un jeu offrant une mise en perspective solide et rigoureuse du conflit israélo-palestinien. Bien sûr, terrain miné oblige, il y avait neuf chances sur dix pour que l’expérience se plante. Or, ce n’est pas le cas.

La paix, une politique, pas une idéologie

Devant la projection d’un sujet aussi sensible dans un jeu, on pouvait immédiatement craindre une «trivialisation», piège dans lequel sont tombés de nombreux serious games : celui de la folklorisation des conflits non occidentaux voire même de leur ethnicisation (Food Force)… Or, la simulation d'Impact Games est sobre, se dit inspiré par des faits réels et ne cherche pas à défendre autre cause que la paix, sa ligne de mire qui n’est d’ailleurs pas ici considérée de manière idéologique. Il ne s’agit pas de faire essaimer le pacifisme au sein des différentes sociétés civiles mais moins idéalement d’imaginer les choix qui pourraient mener à un règlement politique du conflit à la tête des gouvernements israélien ou palestinien. Or dans cette position peu confortable, on s’aperçoit rapidement que notre idéal est enferré dans des rapports de force multiples et un quotidien extrêmement dur face auquel l’opinion attend des réponses urgentes. Cependant, PeaceMaker part du principe que les conflits sont nécessaires afin que le problème global se règle. Ce n’est pas parce que l’objectif est de parvenir à la paix qu’il faut se priver pour y parvenir de tout recours à la force. Précisons en forme de conseil précieux que les concessions ne sont pas des chèques en blanc et qu’il est impossible de construire la paix dans l’injustice.

Une simulation asymétrique 

En second lieu, PeaceMaker n’est pas une simulation d’idéologie qui s’efforcerait de promouvoir une opinion du conflit plus ou moins dissimulée. Au contraire, le jeu reflète assez fidèlement l’état des forces en présence. La malhonnêteté aurait été justement de concevoir une simulation symétrique présentant deux adversaires égaux. Or si les deux parties sont placées sur la même ligne de départ (à zéro dans les points de soutien), ils ne disposent absolument pas du même ampleur de moyens, ou rayon d’action. Entendez par là que l’autorité palestinienne est souvent demandeuse et qu’Israël doit souvent concéder. L’Etat hébreu peut en effet opportunément faire le choix d’une politique «sécuritaire» (frappe aériennes, assassinats ciblés, augmentation du nombre de check-points, agrandissement du mur…) ou de soutien à la population palestinienne (aide à la reconstruction, à l’éducation, aux soins) qui détermine la marge de manoeuvre de l’Autorité. Cette dernière dont les moyens précaires sont patents étant souvent réduite à quémander des subsides aux organisations internationales ou Etats étrangers (avec des soutiens importants comme l’Egypte, la Jordanie, le monde arabe). A l’instar de Balance of Power, le jeu est donc véritablement asymétrique comme l’a déjà développé Ernest Adams. Minuté par l’infernal dyptique action-conséquence, PeaceMaker est aussi porté par la même tension urgente, la même atmosphère transie de fin de monde qui vous pousse au bord du précipice. Comme la guerre froide, canevas de la simulation de Chris Crawford, le conflit israélien est peut-être celui qui donne sens à toute une époque. L’interactivité retrouve dans le même élan ses lettres de noblesse. Le choix ne se calcule pas en terme de mauvaises ou de bonnes actions (guerrières ou pacifistes) isolées les unes des autres mais de cohérence politique sur le long terme.

La complexité restituée

De plus, si cela peut-être le message de PeaceMaker, il n’existe fondamentalement aucune fatalité. Si l’autorité palestinienne est moins à même de contrôler les attentats-suicide qu’Israël ses incursions armées en territoire occupé, le jeu place fondamentalement les deux camps devant leurs responsabilités respectives. Notamment vis à vis de leurs propres extrémismes à délégitimer et canaliser, un point névralgique. Il s’agit là d’atteindre un point d’équilibre aristolicien, d’autant plus fragile que les deux camps doivent aussi agir dans l’intérêt des camps adverses : l’opinion publique palestinienne pour Israël et la communauté internationale pour l’autorité palestinienne. On ne sort en tout cas de la spirale de la violence que par la politique des petits pas, par des efforts qui paraitront de prime abord désespérés mais qu’il faut s’acharner malgré tout à poursuivre, les plaies ouvertes. PeaceMaker ne tombe jamais dans la séduction un peu crasse, ne se situant pas du côté du divertissement mais celui de la logique brute des faits. Et pourtant, paradoxalement, c’est un jeu. Un vrai, exigeant, riche en possibilités, nanti d’un habillage accrocheur qui a une toute autre allure que la plupart des serious games auquel il vaut mieux par décence ne pas le comparer. Il serait plus juste de le juger à l’aune des simulations à forte teneur en addictivité : Balance of Power, Europa UniversalisLes possibilités de gameplay dérogent au politiquement correct (il est possible d’appeler à la résistance armée ou de lancer à l’aveuglette des missiles tuant des civils) et les leçons de l’expérimentation, très riches, parlent plus que les quelques éléments proprement documentaires du jeu. La complexité de la géopolitique y est également rigoureusement restituée : le monde n’est pas organisé entre bons et méchants mais par des rapports de force qui s’expriment à plusieurs échelles (le monde occidental n’est pas un bloc). Enfin, ultime preuve de sa qualité, la simulation est porteuse de vérités peu médiatisées : la question par ex. de l’accès en eau des populations palestiniennes dont on sait combien elle est vitale pour le règlement du conflit. L’enjeu de la paix est envisagé de manière pertinente comme socio-total, embrassant le politique, le social, le symbolique. On regrettera néanmoins quelques points : comme le trait passé sur les influences des différentes forces environnant le conflit (Hezbollah, Liban, Syrie…). Les opinions publiques sont aussi présentées comme assez monolithiques… Mais le plus gros défaut si c’en est un tient en sa proximité incestueuse avec l’actualité. Une fois cet éprouvant puzzle politique assemblé, le retour au réel est d’autant plus cruel.

Site officiel : http://www.peacemakergame.com/


Tony Fortin


 
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