Castle Crashers : Game is fart
23/09/2008 Il est des jeux trop souvent incompris, codés pour les générations à venir, mais dont les testeurs vidéoludiques bassement utilitaristes ne comprennent pas les signifiants profonds. Il est du devoir du vrai critique de réparer pareille injustice. Je m'y attache en toute modestie, et je m'adresse solonnellement à la postérité. Je sais bien que cet article fera rire les médiocres, mais je tiens à dire que l'histoire jugera, et elle sera de mon côté. Castle Crashers, ou l'art vidéoludique enfin révélé. Sous le décor mirifique d'un beat'em up intelligent, bondissant, esthétique se cachent trois strates de signification, trois âges de la vie d'un gamer éternel chercheur.
Première strate signifiante : l'âge anal, la corporalité infantile
La première strate, notre première piste d'exégèse suivra la trace défécatoire de l'analité infantilisante qui s'offre au regard : le hibou fait caca, Bambi a la colique. Il y a évidemment un signifiant psycho-symbolique à cette abondance excrétoire. Il faut d'abord la lire comme une réinterprétation de l'humanisme rabelaisien. C'est le corps dans sa corporalité qui est ainsi représenté, le cycle ingestion-excrétion symbolisant dans toute sa profondeur la matière-humanité. Castle Crashers nous rappelle que nous sommes matière, flux de matière absorbée, digérée et excrétée. C'est à dire qu'une enfance de l'humanité se définit par la corporalité. Il y a là un défi, une aporie, que la dialectique béhémotienne s'efforce de surmonter.
Seconde strate signifiante : l'âge de fer, la guerre et la tapisserie de Bayeux
L'âge anal se résout dans la sexualité conquérante, exacerbée à travers la guerre comme volonté de puissance. La thématique belliciste de l'oeuvre ouvre des perspectives fondamentales concernant notamment le contexte irakien. Il y a évidemment une vive critique de la guerre, qu'on pourrait reformuler – dans un effort de re-conceptualisation- ainsi : « la guerre c'est rigolo mais c'est salaud ». Ainsi, s'expliquent les références constantes au modèle iconographique que constitue la tapisserie de Bayeux. Ainsi, le défiler-devenir du scrolling est une claire référence à l'item historique, dont la vanité ressort comme se détrament les fils de l'historicité historiographique. Les sprites sont plats, mais une profondeur se dérobe à nous : au risque de taper dans le vide.
Tierce strate signifiante : l'âge de sagesse, la lettre volée est dans un autre château
« C’est l’imbécillité réaliste qui ne s’arrête pas à se dire que rien, si loin qu’une main vienne à l’enfoncer dans les entrailles du monde, n’y sera jamais caché, puisqu’une autre main peut l’y rejoindre, et que ce qui est caché n’est jamais que ce qui manque à sa place, comme s’exprime la fiche de recherche d’un volume quand il est égaré dans la bibliothèque. »
--- Jacques Lacan, séminaire « Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse »
« La princesse est (évidemment, naturellement, ontologiquement) dans un autre château » nous affirme la vulgate miyamotienne dans son interprétation post-blowienne. Mais justement c'est cet autre château qu'il faut « crasher », et Tom Fulp pense à l'interprétation lacanienne de « La lettre volée » de Poe. C'est bien à travers la princesse, l'inconscient qui est dé-placement d'un sens insensé, en ce sens qu'il n'est jamais à sa place. Il y a donc une théodicée du réel par la disparition des princesses. La référence à Lady Di – la princesse crashée, le château ayant disparu, aussi inaccessible que le Schloss kafkaïen- est évidente. Les modèles du savoir rationnel sont sens dessus-dessous, ce que signifie proprement la cohue des sprites qui effacent le joueur de l'écran. Il n'y a plus à proprement parler d'instance connaissante parce que le moi du chevalier est dissimulé. Ce qui explique les dé-connexions réitérantes lors de la mise en ré-seau. Il faut de plus considérer qu'il y a quatre princesses, et on ne peut s'empêcher de songer à Derrida, qui remarque à propos du texte de Poe et de son interprétation lacanienne que le phallus est disséminé : quatre princesses, quatre joueurs, la boucle du sens s'irradie au double carré. Le rôle du roi, au sceptre-phallus est donc indéniable, en ce sens qu'il sous-tend la dépossession du troisième âge, l'âge d'une sagesse illusoire dont le désir de connaître se diffracte devant la mêlée du réel subjectif-objectif.
Nous avons brièvement exposé les raisons qui font de Castle Crashers un instant majeur de la production de beat'em up lacaniens du début de ce troisième millénaire. Sensuel, provocant, intelligible, le magnus opus de Béhémoth s'adresse donc aux étudiants en troisième cycle d'esthétique deridienne, plutôt qu'aux amateurs éthyliques de beats crétins.
Dr L. Flamekuche
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