“Laurent Trémel : le retour d\'une critique d\'ordre idéologique”

27/08/2004

Laurent Trémel, sociologue étudie les modes de socialisation de la jeunesse au travers des loisirs et notamment des jeux vidéo. Il dévoile ici sa vision de sociologue ainsi que celle du citoyen éclairé levant impudiquement le voile sur toutes les contradictions de notre société et les illusions qu'elle engendre.

- Dans tous tes travaux, tu te fondes sur le concept de "société critique". Peux-tu nous en dire plus ?

Répondant à ce questionnaire durant une période estivale (et donc de congés), le sociologue au repos s'octroiera une certaine liberté de ton dans les réponses à tes questions ! Le concept de "société critique" est issu des travaux de Luc Boltanski. Il permet de comprendre comment les dimensions "critiques", de contestation sociale, développées dans les années 1960 et 1970, ont pu être diffusées dans la société. Au niveau des "acteurs" (vous et moi), qui ont ainsi pu relayer certaines argumentations, mais aussi au niveau des "dominants", qui savent désormais comment se prémunir ou "déconstruire" les critiques dont ils peuvent faire l'objet. Le monde du multimédia et des jeux vidéo constituent d'excellents "révélateurs" de cette théorie. Je pense notamment aux prises de position de toutes sortes d'intervenants, au bout du compte assez proches des producteurs, des "industriels du loisir", qui, sous couvert de science, ou de "journalisme", échafaudent des théories visant en fait à promouvoir ce secteur, ou à défendre des intérêts sectoriels au sein du marché (dénigrer les jeux "américains" pour promouvoir les jeux "français" par exemple). Les artefacts qu'ils produisent sont intéressants à étudier, car pour "faire sérieux", ils "importent", avec un bonheur inégal, des éléments provenant de la psychologie, ou de la sociologie.

Parfois, ils ont même des prétentions "critiques". J'aborde cette question dans les "Faiseurs de mondes", mais, depuis, il faudrait actualiser quelque peu cette perspective en prenant en compte d'autres productions, d'auteurs se présentant en général comme jeunes, sympathiques, joueurs, …On comprend aisément l'effet escompté sur le "public cible" : "ces gens sont comme nous (comme vous aurais-je plutôt tendance à dire ici, chacun sait que je ne suis guère sympathique !), ils savent de quoi ils parlent…".

- Alors que l'on assiste à une démocratisation de l'enseignement symbolisé par l'objectif (aujourd'hui abandonné) de "80 % d'une génération au niveau bac" et tandis que les jeunes sont initiés par leur professeur dès leur plus jeune âge au monde des médias et aux nouvelles technologies, tu en viens à la conclusion qu'ils ne parviennent pas à décoder correctement le sens des produits qu'ils utilisent. Où se situe la faille ?

Attention, pas tous ! Cela dépend de l'âge, du milieu social d'origine, de la filière scolaire suivie… J'ai effectivement pu constater à l'issue de travaux empiriques menés dans des classes fréquentées par des publics "défavorisés" que ces élèves étaient incapables de prendre véritablement de la distance par rapport aux produits culturels (films, TV, jeux vidéo, …) qu'ils consomment, parce qu'ils n'ont pas les outils pour le faire. Leurs familles n'ont pas été en mesure de les leur fournir (puisque leurs parents n'ont pas pu faire d'études longues) et l'école, dans les faits, ne fait pas grand chose pour y remédier. L'objectif des 80% a été une gigantesque hypocrisie, on a créé un ensemble artificiel masquant les différences (en Université, le taux d'échec des bacs professionnels ou techniques est quatre fois supérieur à celui des bacs généraux). Inversement, j'ai pu rencontrer des jeunes, en général "bien nés", fréquentant des "bonnes filières" qui pouvaient décoder les films qu'ils vont voir, critiquer le contenu de certains jeux vidéo, étaient polis vis à vis de moi, etc. En même temps, je ne pouvais m'empêcher de penser que j'étais face à ces jeunes qui manifestent contre Le Pen quand les médias les mobilisent, manifestent quelques mois plus tard contre la guerre en Irak, ou sortent de leurs classes avec leurs profs au printemps pour défiler contre les réformes du gouvernement qu'ils ont contribué à faire élire l'année dernière. Il n'y a là rien de vraiment déstabilisant pour l'ordre social, au contraire. Prenons par exemple l'histoire de l'intervention US en Irak. S'ils étaient cohérents avec eux-mêmes, les manifestants d'hier devraient aujourd'hui déterrer des pavés afin de protester contre la main-mise par des multinationales sur un pays souverain.

Idem à propos des récentes manifs. J'ai été surpris de voir des jeunes descendre dans la rue pour revendiquer, entre autres, la pérennisation des "emplois jeunes". Cette mesure, à juste titre critiquée en son temps par certains syndicats de "gauche", a entériné la déqualification de toute une génération (à Bac +4, en 2002, seuls 37000 des 150000 diplômés étaient embauchés comme cadres). En d'autres temps, sentant leur avenir menacé, les "jeunes" étaient descendus dans la rue (en 1994 par exemple, avec l'affaire du CIP), maintenant, on a l'impression qu'ils attendent qu'on leur dise. Peut-être que le fait de trop jouer aux jeux vidéo en anesthésie certains ? (il ne s'agit pas là d'une boutade, mais d'une vraie question !). J'ai aussi été amusé par toutes ces prises de position démagogiques à propos du bac. On a visiblement su ainsi, là encore, toucher l'imaginaire des gens, car, en peu de temps, il n'était plus question de "blocage" et ce diplôme (dont chacun sait qu'il ne correspond plus à rien) a repris symboliquement beaucoup de valeur… symbolique… En d'autres temps, on aurait dit que ces phénomènes étaient révélateurs de l'état d'aliénation de la population, mais comme plus personne ne le dit, à quoi bon le rappeler !

- De même, au cours de tes travaux, il apparaît clairement que la théorie en vogue d'une éducation informelle de la jeunesse transcendant les clivages sociaux est biaisée. Loin d'être un outil de pacification sociale, le monde du multimédia contribuerait-il à masquer sinon à accentuer la fracture sociale ?

Au sujet de "l'éducation informelle", j'ai presque dit tout ce que j'avais à dire (sans qu'on me le demande vraiment) dans un article consultable sur le site web Question d'image. Magazine d'éducation à l'image (http://www.crac.asso.fr)… Concernant la "fracture sociale", je ne pense pas que le monde du multimédia contribue à l'accentuer, c'est l'un des éléments qui permet de jeter dessus un voile, impudique. Pour employer une expression que j'affectionne particulièrement : le temps d'antenne consacré à ces phénomènes "à la mode" évite que l'on parle d'autre chose. Quand j'écrivais mon bouquin, je regardais France 5 (ou Arte) pour me distraire. Une fois, il y avait une émission qui faisait de la publicité pour une société française de création de jeux vidéo. On y voyait des employés (jeunes et sympathiques bien sûr) qui disaient tout le bien qu'ils pensaient de leur patron, que l'ambiance était "vraiment super" et ils indiquaient, en substance, regretter parfois que la loi sur les 35 heures ne les empêche de travailler plus, car ils participaient à une "grande aventure collective" (!!!).Dire qu'il a fallu une hausse moyenne du niveau d'études pour aboutir à la production d'individus aussi complaisants face au patronat… Les soixante-huitard qui ne sont pas aujourd'hui parvenus à des postes à responsabilité auraient de quoi se suicider… On m'a dit que les employés de cette société étaient moins joyeux quelques mois plus tard car ils ont été sèchement licenciés du fait de la faillite de la boîte… Ayant un jour acheté un jeu de cette société à un petit cousin qui a eu du mal à le revendre, vous comprendrez personnellement que je n'ai pas pleuré sur cette faillite. Mais d'autres l'on fait et cette anecdote symbolise à elle seule les illusions engendrées par le monde du multimédia. Et que dire de ces pauvres cadres qui, à force d'heures supplémentaires plus ou moins rémunérées, avaient investi en bourse sur le marché des nouvelles technologies parce que cela faisait "branché". Ils ont l'air ridicules maintenant, face au "simple bon sens" du prolétaire et de son livret A. De quoi vous gâcher la vie…

Tu vas par ailleurs dire que j'abuse des renvois, mais pour ta question sur l'idéologie, le mieux est que les internautes retournent naviguer sur Question d'image (*)… Et pour la question, plus précise, de l'idéologie dans les jeux vidéo, et de la "psychologisation" du débat consacré à ces thèmes, j'en parle beaucoup dans mon livre. Mieux vaut que le lecteur s'y reporte plutôt que je simplifie ici une question complexe. Note bien qu'en ce qui concerne les analyses sur les idéologies dans les jeux vidéo, on peut aussi se référer aux papiers diffusés sur www.planetjeux.net qui sont en général de grande qualité !
(*)"La critique d'ordre idéologique est-elle toujours "à la mode" ?", archives, septembre 2002.

- Concernant les jeux vidéo, une première critique formulée à l'égard de tes travaux se situe au niveau de l'appréciation de la qualité "pédagogique" des jeux vidéo, notamment à propos de Civilization. Dans une revue à laquelle tu as collaborée (" L'Emoi de l'Histoire", n°25-26), Frédéric Maguet, l'auteur de l'article "Jeu et connaissance : paradoxes et ambiguïté des jeux éducatifs" souligne que si "l'idéologie est omniprésente dans Civilization […], elle est constamment mise en relation avec la mise en œuvre de savoir faire (prise en compte du budget de fonctionnement des bâtiments, gestion du ravitaillement des villes…). Par exemple, si la Démocratie américaine est le régime qui permet d'avancer le plus rapidement dans le jeu (ce qui t'a permis d'épingler le produit pour son américano-centrisme affiché), ce mode de pouvoir impose des contraintes dont la prise en compte de l'opinion publique, contraintes que ne "connaissent pas le despotisme ou le communisme". Pour cet auteur, l'aspect "pédagogique" de Civilization et d'autres de jeux de gestion dépasse les questions d'ordre idéologique et recouvre un spectre beaucoup plus large (p.77-78). Qu'en penses-tu ?

Cette question m'oblige à reprendre la casquette du sociologue alors que celle du citoyen désabusé m'allait très bien ! L'hypothèse développée par Maguet est à prendre en considération. Il y a actuellement un débat de même nature à propos de la scénarisation des Orcs dans "Le seigneur des anneaux" (le livre) : s'agit-il là de "monstres fonctionnels" ou d'une figure raciste ? Il faut bien comprendre que les scientifiques ne prétendent pas détenir la vérité, ils travaillent à partir de certains modèles, qui les amènent à certaines hypothèses, certaines interprétations, certaines conclusions. Il faut aussi prendre en considération le fait que nos analyses sont "datées", et susceptibles d'évoluer en fonction de l'évolution du social (par exemple, la description que je fais dans mon livre du milieu des "rôlistes" date du milieu des années 1990, elle n'est plus d'actualité. Ce qui en est actuellement, je n'en sais rien…). Toutes ces bonnes paroles pour te dire que je pense que Maguet se trompe et qu'il me semble que mes analyses sur ce point étaient fondées : l'évolution des versions suivantes de Civilization, de même que ses "produits dérivés" (Empire Earth, Rise of Nations, etc.) attestent d'une modification du contenu idéologique et de l'abandon des côtés "américano-centrés" les plus visibles. A tel point que dans Rise of Nations, on ne peut plus jouer d'Américains et que certains "gamers" de là bas interviennent sur des sites Internet en s'en plaignant et en ironisant sur le fait que l'on puisse jouer ces "lâches de Français"… Si Maguet avait raison, ce paramètre n'aurait pas été pris en compte et seuls le "gameplay", les possibilité techniques du jeu, auraient été modifiés de version en version… Par ailleurs, bien que travaillant depuis une petite dizaine d'années à l'INRP, je serais infoutu de te dire ce qu'est un "jeu pédagogique" : le même produit peut être "reçu" de différentes façons par différents publics, et donc présenter des aspects "pédagogiques" variables, en fonction de l'âge, du sexe, du milieu social d'origine de la personne… J'avais écrit là dessus un petit article dans le Monde de l'éducation, il y a de cela quelques années (*).

(*) "Les "bons" jeux vidéo présentent-ils un aspect pédagogique ?" in Le Monde de l'Education, Octobre 2000.


- La seconde critique (anticipée dans ton ouvrage) qui pourrait être adressée à ton étude concerne la réappropriation par les acteurs du contenu contestable des jeux vidéo que tu semble vouloir négliger. Pourtant, les jeux deviennent toujours plus interactifs (et donc plus "réappropriables") et leur code de programmation s'avère aujourd'hui plus ouvert, engendrant la multiplication de mods, trainers en direction d'une "personnalisation" du jeu. Es-tu pessimiste quant au développement prochain d'une possible contre-culture, défendue aujourd'hui par les hackers mais qui pourrait se généraliser ?

Oui, j'aime bien anticiper, d'ailleurs je songe à me reconvertir dans la science-fiction… Je dois aussi avouer que j'en ai marre de cette sociologie "compréhensive" qui conduit souvent à présenter des vessies pour des lanternes. Quand un type que j'interroge me dit qu'il "lutte contre les stratégies marchandes des éditeurs" en piratant des CD-Rom qu'il revend lui-même en faisant des bénéfices, j'ai tendance à penser que ce positionnement est paradoxal. Quand un jeune très poli avec moi m'explique qu'il a réussi à revendre sa console à un "bon prix" à un élève de sa classe qu'il me présente comme stupide (car "mauvais élève", "enfant de pauvres", etc.), je n'ai guère l'impression d'avoir à faire à un révolutionnaire…Ceci-dit, je t'avoue que je ne suis pas psychanalyste et que des choses, des "non-dits", ont pu m'échapper… D'un point de vue sociologique, une des questions est, à mon sens, de savoir ce que deviendront demain les jeunes d'aujourd'hui qui "gravent", "détournent", s'identifient à des "rebelles", à des "hackers" (pour causer chébran). Dans le passé, les mouvements de "contre-culture" n'ont pas débouché sur grand chose (eu égard à leur volonté, souvent affichée, d'aboutir à des changements radicaux de société). On remarque cependant qu'ils ont pu constituer une excellente occasion pour des jeunes bourgeois qui auraient, sans doute, eu plus de mal à se "faire un nom" dans le monde professionnel traditionnel d'accéder à la notoriété.

- En ta qualité de sociologue, ta démarche vise certainement, au sens de Bourdieu, à dévoiler la "violence symbolique", c'est à dire dénoncer la tentative de légitimation de l'asservissement des dominés aux dominants notamment au travers des jeux vidéo (volonté de cantonner le joueur à des tâches d'exécutants, justification de l'impérialisme américain…). C'est en ce sens que tu souhaites "une nouvelle éducation à l'image". Tout d'abord, notamment à l'heure d'une montée de l'individualisme, de ton point de vue, l'individu est-il plus un agent ou un acteur, ou les deux à la fois ? Et comment pourrait se traduire concrètement cette "nouvelle éducation à l'image" ?

Oui, tu as raison, au bout du compte, je dois être "bourdieusien"… Quoique en y réfléchissant, je me reconnaisse assez mal dans le parcours intellectuel et social de Bourdieu : il a été très tôt légitimé par ses pairs de l'Université et ses premiers travaux affichaient une "rigueur scientifique" qu'il opposait volontiers alors au "sens commun", puis a flirté avec le pouvoir politique dans les années 1980 et a radicalisé son discours à la suite de cette expérience en estimant sans doute avoir été "abusé"… Pour finir par dénoncer sur les plateaux de télévision (en 1995 notamment) le fait que les médias dénaturaient sa pensée et qu'elle était exploitée à des fins marchandes. Personnellement, je n'ai pas cette prétention à la scientificité. J'essaye de respecter un certain nombre de "règles de la méthode" constituées en sociologie, mais inscris volontiers mes travaux dans le "débat social"… Et ce avant même d'être vraiment reconnu par mes pairs…De plus, même si je suis fonctionnaire du Ministère de l'Education nationale et docteur en Sociologie, je ne suis pas un "Universitaire", au sens strict du terme (je ne m'attarderai pas sur cet aspect des choses qui ne passionnerait sans doute pas les lecteurs). Alors, pour répondre à ta question, je n'ai pas l'impression de "dénoncer" ce que tu dis : d'autres l'ont fait il y a un quart de siècle. Mais simplement de rappeler que cela existe. De même, la "nouvelle éducation à l'image" que je proposerais volontiers dans un cadre scolaire est constituée sur des bases anciennes, élaborées par les travaux de sociologie critique et de sociologie du loisir des années 1960. Mais il est vrai que pour cela il est nécessaire de déconstruire le grand mythe de "l'homogénéisation de la jeunesse", construit à des fins idéologiques et politiques dans les années 1980 (voir le papier de Question d'image sur "l'éducation informelle") et de prendre en considération les différences que l'on tendait il y a peu à nier ("tous les jeunes sont beaux et gentils : génération du Touche pas à mon pote") et que l'on tend aujourd'hui à pénaliser ("les jeunes des "cités" sont méchants, il faut y mettre de l'ordre"). Je t'avoue qu'en pratique peu m'importe de savoir si on a là à faire à des "agents" ou à des "acteurs" !

J'aimerais aussi te reprendre sur un point et conclure là dessus : la "montée de l'individualisme" me semble la tarte à la crème que les médias servent au vulgus pecus (vous et moi). Soit en le "dénonçant", soit en le valorisant ("l'esprit" de "réussite personnelle" prôné par toutes ces ignobles émissions de TV réalité). Là encore, on évite de raisonner dans une perspective sociétale. Les "dominants" (elle est un peu démodée, mais j'aime décidément bien cette expression !) sont insérés dans des réseaux sociaux jouant sur la proximité sociale, intellectuelle parfois, au sein desquels il règne une certaine solidarité. Ces réseaux servent à leur membres à maintenir leurs positions dominantes, qu'ils transmettent ensuite à leurs enfants (avec un bonheur inégal, ils peuvent procréer des "rebelles"…). En général, ce sont ces réseaux qui vont favoriser la réussite "individuelle" de tel ou tel chef d'entreprise, tel ou tel homme politique. A une autre échelle, il existait aussi des réseaux de solidarité dans les milieux populaires (paysans, ouvriers, artisans), mais ce sont ces réseaux qui tendent aujourd'hui à être "atomisés", peut-être parce que les dominants se sont rendu compte qu'ils pouvaient constituer une forme de "contre pouvoir", en créant des solidarités basées sur autre chose que l'argent, et se transformer en cause politique (cf. histoire du mouvement ouvrier).

En ce sens - peut-être était-ce d'ailleurs l'une des intentions initiales ? - on peut noter que l'école, avec ce projet des 80%, a contribué à acculturer les enfants des milieux populaires. Aujourd'hui, pour un jeune, être ouvrier, paysan ou plombier "c'est la honte". Etre écrivain (si on a fait des études), joueur de foot, ou présentateur à la TV, c'est mieux. L'actualité m'amène à achever notre causerie en évoquant des "faits divers médiatiques" récents, qui illustrent bien à mon sens cette tendance. On a tous entendu parler ou vu l'emission Greg le millionnaire. Elle constitue en fait une remarquable synthèse de ce que je viens d'évoquer. L'image du prolétaire y est singée par un acteur dont la composition, risque, hélas, de convaincre certains jeunes malgré un manque de talent évident. Le mec est présenté comme étant "seul", "individualiste", beau, vulgaire, grossier, mufle, son machisme ferait passer Rambo pour une femmelette. Se soucie-t-il du "destin de classe" de ses semblables, de l'avenir du monde, point du tout… Mu par des instincts - scénarisés comme étant quasi-bestiaux - son seul souci est apparemment de trouver une compagne correspondant à ses goûts. Nullement ouvrier, ni même vraiment prolétaire (après avoir obtenu un bac littéraire, "Greg" entama puis abandonna des études universitaires, il fut ultérieurement condamné à 6 ans de prison pour avoir organisé un trafic de drogue), il apparaît probable que l'individu ait été "sélectionné" par TF1 car appartenant déjà à des "réseaux" proches du monde de l'audiovisuel (go-go dancer au Queen, une boîte parisienne très "branchée") et on peut douter que la production ignorait tout de son "passé", comme elle l'affirma pourtant (notons au passage qu'il ne fut jamais révélé dans l'émission le motif de la condamnation pénale du "Millionnaire") : alors qu'il fut demandé à toutes les "filles" un extrait de casier judiciaire, pourquoi cette règle ne s'appliqua-t-elle pas au mâle ? Par ailleurs, dans l'émission américaine ayant servi de modèle à Greg, "Joe le Millionnaire", les "révélations" sur le passé de l'intéressé (là encore nullement ouvrier, mais, entre autres, mannequin posant pour des photos érotiques) dopèrent l'audience, tout comme ce fut le cas pour TF1. On peut donc penser que l'on assista là davantage à une application mécanique d'une "recette" qu'à une pièce de théâtre d'improvisation. Mais poursuivons ce travail d'analyse.

Dans l'imaginaire des "jeunes", ces "révélations" rendent "Greg" plus proche des "héros" auxquels ils peuvent s'identifier (un "étudiant" ayant "mal tourné" mais apparemment repentant et cherchant dans une perspective quelque peu naïve "la femme de sa vie") et, là encore, on peut s'interroger sur le fait qu'il ne s'agisse vraiment que d'un hasard (l'ombre d'un psychologue ou un sociologue dévoyé travaillant pour la production plane…). Sur certains forums Internet de discussion, on pouvait même lire des propos de jeunes crétins affirmant que "c'était mieux pour la meuf" que "Greg soit un dealer"(sic) car "ils auraient plus de tunes que s'il était ouvrier" (sans vouloir faire de la morale, précisons tout de même que certains travaux effectués sur la question par des sociologues ou des rapports de travailleurs sociaux montrent que le quotidien d'une conjointe de truand n'est souvent pas très rose…). D'autres éléments, allant dans le sens de l'hypothèse de la manipulation du téléspectateur, peuvent être avancés : si Greg "flashe"ainsi apparemment sur le coupé qu'on lui offre à la fin de l'émission (oubliant sur le moment quelque peu sa promise : "Ouaah, c'est la voiture de mes rêves !!!"), que l'on revoie notre Millionnaire, de retour de voyage, au volant de sa voiture dans une scène censée se passer un mois plus tard (alors que Marika va être "présentée", comme il se doit, à la famille de l'homme : un couple de français moyens habitant une coquette villa avec piscine), Gregory Basso a déclaré dans un hebdomadaire TV avoir, en fait, préféré recevoir un chèque de 40000 euros plutôt que choisir l'automobile… Il y aurait aussi beaucoup à dire sur la "sélection" des candidates opérée par le bellâtre, ayant apparemment obéie à des bases sociales : les candidates issues des milieux les plus pauvres (qui étaient aussi sans doute les plus "vulgaires"…) auraient été écartées en priorité par le Millionnaire, d'après les plaintes de certaines… Certes, ces ficelles apparaissent un peu grosses quand on a les moyens de les repérer, mais je doute que certains publics de "jeunes" que j'ai eu l'occasion de côtoyer dans le cadre de mes travaux puissent le faire : d'où "problème" à mon sens…Certes, cette vision du social et des rapports humains est sordide, mais force est de constater qu'elle rencontre son public, tout comme les jeux vidéo ont les leurs… Je conclurai donc en m'interrogeant un peu sur l'avenir, quitte à être définitivement accusé de passer du "coq à l'âne".

En 1995, les experts prévoyaient un réchauffement de la planète de l'ordre de "1 à 3 degrés", en 2001, les mêmes avaient revu leurs prévisions, parlant de "3 à 6 degrés" et ajoutaient qu'il aurait des conséquences "catastrophiques". Nous allons progressivement mesurer les conséquences de cette catastrophe annoncée : parties du littoral inondées d'où les gens devront partir, changements climatiques aboutissant à une modification de la flore et de la faune qui nous entoure, accentuation de la "fracture sociale" entre ceux qui pourront s'adapter à ces bouleversements (se payer une climatisation, changer de maison, quitter son mobile-home de "relogement provisoire", vivre sous terre de façon confortable, etc.) et les autres (cf. l'hécatombe récente des "petits vieux", parfaitement prévisible, et dont l'esprit le moins cynique pourra penser qu'elle constitue une excellente opération comptable pour la Sécurité sociale).

Dès lors, la question est : comment nous "sensibiliser" à ces problèmes de "sélection"qui ne manqueront pas de se poser ? Et, alors que l'on peut penser que les "décideurs"(je ne parle pas vraiment là des hommes politiques "locaux", pouvant être élus par les citoyens et conserver une certaine naïveté, mais plutôt des individus aux commandes de l'économie mondiale) savent parfaitement de quoi il retourne, que les choses peuvent même être prévues quasiment "étape par étape", comment vont-ils procéder pour nous habituer à des comportements qui heurtent actuellement la morale humaniste traditionnelle ? Sans forcément y voir un lien mécanique, force est, malgré tout, de constater que les jeux vidéo, avec leurs lots de massacres et de déshumanisation des "victimes", ou encore ces émissions de "télé-réalité", scénarisées à partir de la thématique récurrente du "choix" et de "l'élimination" peuvent nous y préparer. Ces dernières digressions prolongent des pistes de réflexion communes abordées dans un livre collectif à paraître aux PUF fin 2003, dont je ne saurais que recommander la lecture (*). Merci encore à toi de m'avoir permis de m'exprimer ici en toute liberté.

(*) Santolaria N., Trémel L. (coords.), Le grand jeu. Débats autour de quelques avatars médiatiques autres avatars médiatiques, PUF, 2004.

Remerciements à Laurent Trémel

Laurent Trémel, Sociologue, titulaire d'une thèse de Doctorat de l'EHESS (1999), Laurent Trémel fut membre associé du Centre d'ethnologie française (1993-1995), période durant laquelle il débuta ses recherches sur les jeux de rôles. Il participe aujourd'hui aux activités du Groupe d'études sociologiques de l'INRP. Ses travaux s'intéressent aux modes de socialisation de la jeunesse au travers de pratiques culturelles caractéristiques de l'époque contemporaine (jeux de rôles sur table, jeux vidéo, cinéma).
Principales publications :
Jeux de rôles, jeux vidéo, multimédia : les faiseurs de mondes. Paris. PUF. 2001.
« Les "jeux vidéo" : un ensemble à déconstruire, des pratiques à analyser », Revue française de pédagogie, n°136, Juillet-Août-Septembre 2001.
« Heroic Fantasy in Role-playing Games : Worlds put to the test of Critical Appraisal » (trad. de James Fitzpatrick), in Bourlès C, Walsh P. (eds.), Yearbook of Simulation and Gaming, London : Kogan Page, SAGSET, 2001.
« Les faiseurs de mondes », Ethnologie française, Vol. XXVIII, 1998, 3, Septembre. « La pratique des jeux vidéo. Approche d'un loisir de masse médiatisé », (en collaboration avec Pierre Bruno) in Ethnologie française, Vol. XXV,1995,


Tony Fortin


 
 
http://www.planetjeux.net